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Startups : enfin le démarrage

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Startups enfin le démarrage

Une génération d’entrepreneurs est née au Japon. Ces jeunes gens, n’attachant pas d’importance à la réussite matérielle, n’ont rien à perdre. Ils sont l’avenir de leur pays.

Juillet dernier. Shibuya accueille Tech in Asia, le forum des entrepreneurs asiatiques, à Tokyo. L’édition 2016 a le charme estudiantin qui flotte dans toutes les conférences de startups du monde entier : les mêmes jeunes gens prometteurs en bras de chemise pitchent avec le même enthousiasme l’”idée” qui révolutionnera nos vies. “On va y arriver !” jurent Simon Barducci et Stephan Luther, deux ingénieurs qui ont fondé DeBit, un service de liaison entre comptes de cartes de crédit classiques et comptes Bitcoin. “Il y a aujourd’hui 200.000 utilisateurs de Bitcoin au Japon. C’est suffisant pour notre modèle de rentabilité”, a calculé Simon Barducci. À sa droite la startup EYES expose un vélo révolutionnaire, Fukushima Wheel, qui mesure les données environnementales autour du coureur cycliste qui le chevauche. En coulisses, des investisseurs courent d’un pitch à l’autre, à la recherche de placements plus attractifs que les bons du Trésor japonais ou l’action Toyota... Mais c’est Shintaro Yamada qui concentre toutes les attentions. Ce serial entrepreneur de 37 ans est le “disque dur” de Mercari, un distributeur en ligne C2C (entre consommateurs) qui permet à tout un chacun de vendre ses effets personnels à partir de son téléphone portable. Son application a été téléchargée 19 millions de fois en six mois aux États-Unis. “Nous avons simplement modifié légèrement notre communication” explique-t-il.
Mercari est la success story dont rêvait le Japon.
L’Archipel peine à enfanter de nouveaux acteurs et de nouveaux modèles commerciaux révolutionnaires. Sur les 176 “licornes” (start-ups valorisées à plus d’un milliard de dollars) de ce qu’on appelle communément la “nouvelle économie”, Mercari est la seule japonaise. Un résultat médiocre au regard des États-Unis (98), de la Chine (51), de l’Allemagne (4) ou même de la France (2). “Le Japon a été la patrie de l’innovation de rupture pendant le XXe siècle, du transistor aux magnétoscopes en passant par les pétroliers géants, les fours à arc électriques, les téléviseurs et le modèle de production Toyota” énumère l’économiste et spécialiste du Japon Richard Katz. Est-ce encore le cas ?

Un contexte peu favorable
Dans la grande salle de conférences de Tech in Asia, les “ancêtres”, à peine trentenaires, reviennent sur leurs déboires et leurs succès. Les esprits chagrins remarquent que les organisateurs n’ont pas jugé utile d’offrir l’internet wi-fi aux participants ; que la plupart des sessions sont uniquement en japonais ; que les auditoires des conférences sont clairsemés. Selon les chiffres du fonds 500startups, le capital disponible pour les startups au Japon a représenté 1,2 milliard de dollars en 2015, contre 75 milliards aux États-Unis (à titre de comparaison le capital-risque français a représenté 1,8 milliards d’euros la même année). “Or l’économie japonaise représente un tiers de l’économie américaine. Cet écart est trop important” relève James Riney, le jeune représentant de 500 startups à Tokyo.
Pourquoi si peu d’investissements dans la nouvelle économie ? D’abord parce que le contexte nippon ne favorise pas un tel placement. Le capital-risque au Japon n’est pas, contrairement aux États-Unis, dirigé par des investisseurs agiles et prêts à prendre des risques avec leur propre argent ; il est aux mains des grands acteurs financiers traditionnels habitués à prendre des décisions en “bon père de famille” plutôt qu’en business angel. Les personnes chargées du capital-risque dans ces entreprises sont des salaryman temporairement affectés à ces positions ; elles n’ont pas de motivation personnelle pour recommander un investissement ou un autre.
Un autre problème des startups au Japon est qu’elles peuvent difficilement espérer être rachetées. Les entreprises japonaises préfèrent développer leurs produits et services en interne plutôt que de racheter une société. Un investisseur est donc souvent limité à espérer une introduction en Bourse de sa startup pour rentabiliser son placement plutôt qu’une absorption par un concurrent (aux États-Unis, 80% des startups qui ont réussi à percer sont absorbées par une autre entreprise). “Les entreprises japonaises achètent deux types de startups : celles qui valent peu (5 à 10 millions de dollars) et celles qui valent beaucoup (1 milliard de dollars ou plus). Entre les deux, elles ne voient rien”, explique James Riney. “Or les meilleurs placements sont probablement ceux faits sur des startups entre ces deux montants, entre 50 et 500 millions de dollars. Prenez le célèbre exemple de Netflix et de la chaîne de distribution de vidéos Blockbuster. Blockbuster a eu l’occasion d’acheter Netflix pour 50 millions de dollars ; mais il a décliné l’offre. Aujourd’hui Blockbuster a disparu, et Netflix vaut 53 milliards de dollars... Les grandes sociétés japonaises devraient apprendre à valoriser correctement les startups pour pouvoir les acheter au bon moment. Aux États-Unis des entreprises comme Cisco, Salesforce ou Google sont très fortes pour ça”.
Enfin les étrangers n’ont pas encore levé les yeux sur le Japon. “Le Japon est une boîte noire, peu accueillante pour les étrangers, et où on parle mal anglais”, déplore James Riney. Son fonds a déjà recueilli 25 millions de dollars et a investi dans neuf entreprises des montants allant de 100.000 à 500.000 dollars. Il est un des rares à avoir investi dans l’Archipel, pariant que son travail de défricheur déclenchera une couverture médiatique de ses investissements, donc davantage d’intérêt.

Une éclaircie
Pourtant le ciel s’éclaircit pour les startups nippones. Les grandes entreprises comme le gouvernement ont compris qu’elles recelaient le potentiel de croissance et de gains de productivité qui leur fait défaut. “La situation est incomparablement meilleure aujourd’hui qu’il y a quelques années”, estime Akiko Naka, la fondatrice du site de ressources humaines Wantedly. “La révolution de la productivité aux États-Unis est venue non des acteurs de la nouvelle économie, mais des acteurs de la vieille économie qui ont utilisé les moyens qu’internet met à leur disposition. Il faudrait que le même phénomène ait lieu au Japon”, indique Richard Katz. Plus important peut-être : les étudiants sont de plus en plus attirés par la perspective de démarrer leur propre entreprise. Les grands noms (Toyota, Dentsu...) qui n’avaient aucun mal à les séduire jadis ont perdu de leur superbe. Elles obligent leurs recrues à des servitudes incompatibles avec la vie moderne, et ne leur garantissent même plus l’emploi à vie en échange de leur loyauté. Selon une étude récente de l’Institut de recherches Nomura il y a eu 47 introductions en Bourse d’entreprises créées par des étudiants en 2014, contre 24 en 2008. “De plus en plus de personnes intelligentes partent dans de nouvelles entreprises, ou en créent une. Travailler pour Mitsubishi ou Sony n’est plus aussi attirant que jadis pour la jeune génération. Au fond ce qui a vraiment changé au Japon c’est qu’il est devenu “cool” de créer son entreprise”, explique James Riney. Et contre ce qui est “cool” on ne peut rien...

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