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Ici l’avenir

Les groupes japonais sont en très bonne position sur la nouvelle vague numérique

Articles France Japon Eco, Dossier  |   | Jean-Jacques Ecco

En 1986, seuls 6% des données de la planète étaient numériques. Les livres papier, les disques en vinyle, les cassettes audio ou les bobines de films abritaient encore l’essen­tiel des informations utilisées par l’homme. En 2017, plus de 99% des mots, des images, de la musique et autres données sont créés, conservés et transmis de manière numé­rique. "Cette transition n’est pas liée à une sou­daine discontinuité structurelle des produits élec­troniques. C’est plutôt une évolution continue construite sur l’augmentation de la puissance de calcul, de la densité de stockage des informations et de la capacité des réseaux", explique dans sa dernière étude Alberto Moel, du cabinet Sanford C. Bernstein.

Le monde entre dans la quatrième vague de la révolu­tion numérique. Après les macro-ordinateurs développés des années 50 aux années 70 (première vague), la démocratisation des ordinateurs personnels autonomes (deuxième vague des années 80 et 90) et l’émergence d’appareils plus petits connectés et performants de la troisième vague (smartphones, portables...), la puis­sance informatique migre progressivement en marge du réseau, dans le cloud. Une infinité d’engins, tou­jours moins chers, affichant de formidables capacités de calculs, de stockage ou de détection grimpent dans ce "nuage". "On entre dans un espace technologique virtuellement illimité avec cette quatrième vague", insiste Alberto Moel, qui pointe le bouleversement des grands acteurs du secteur.

Si nombre d’entreprises japonaises qui avaient dominé les précédentes vagues ont, comme Sharp, Sanyo ou Toshiba, été malmenées - parfois au point de disparaître - à cause des récentes transformations, plusieurs acteurs nippons ont su, eux, se reposi­tionner, prendre la quatrième vague numérique et s’imposer sur les nouvelles applications rendues possibles par cette révolution. Ils sont désormais des acteurs clés des nouvelles interfaces entre l’homme et la machine (réalité augmentée, réalité virtuelle, reconnaissance d’images...), des engins intelligents (drones, véhicules autonomes…), des maisons connectées, du quantified self (santé connectée), des nouveaux réseaux de transport ou d’énergie mais aussi de l’automatisation accélérée des usines.

Sony se remet en selle

En difficulté depuis la fin des années 2000, Sony est ainsi, grâce à sa perception de ces bouleversements, sur le point de retrouver, sur l’exercice fiscal en cours, les plus importants bénéfices de son histoire. Le groupe anticipe un bénéfice opérationnel de 500 milliards de yens sur les douze mois allant d’avril 2017 à mars 2018. Il n’avait plus atteint un tel som­met en vingt ans. Cette année-là, sa première console PlayStation et le succès de Men in Black avaient fait s’envoler ses bénéfices à 526 milliards de yens.

Si son pôle jeux vidéo reste très performant, le groupe enregistre désormais ses plus fortes crois­sances sur son activité de conception et de produc­tion de capteurs d’images. "Du côté de la demande, Sony anticipe non seulement une hausse de la de­mande liée à la généralisation des caméras à deux capteurs sur chaque smartphone mais il peut égale­ment espérer une plus grande part de marché du fait des autres demandes pour ses produits", explique Hiroshi Taguchi, un analyste de Deutsche Securities.

Leader mondial sur cette technologie, Sony pousse ses capteurs d’images CMOS dans les véhicules auto­nomes ainsi que dans les engins de surveillance. En mai, le groupe a commencé à promouvoir un minuscule capteur HDR doublé d’une fonction anti-scintillement qui permet aux véhicules de mieux gérer les violents changements de lumière à la sor­tie des tunnels et de mieux "lire" les panneaux de signalisation électroniques.

Sony devrait aussi s’imposer comme l’un des lea­ders sur les marchés encore balbutiants de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée car il maîtrise l’intégralité de l’écosystème. Il produit en effet des composants, des équipements (casques VR), dispose de sa propre plateforme de diffusion et propose un large catalogue de contenu (jeux, films...). Dispo­nible seulement depuis octobre 2016, le casque PS VR s’est vendu à 800.000 unités l’an dernier, ce qui représentait près de la moitié du marché sur ce segment aussi occupé par l’Oculus Rift et l’HTC Vive.

De prestigieux inconnus

Moins connu du grand public, le japonais Fanuc est aussi identifié par tous les experts comme l’un des futurs grands gagnants de la quatrième vague numé­rique sur le segment gigantesque de la robotique industrielle tant il est en avance technologiquement sur KUKA, ABB et Yaskawa, les trois membres du Big Four du secteur. “Fanuc a été le premier en 2016 à pré­senter des robots industriels affichant des capacités d’auto-apprentissage”, rappelle Morten Paulsen, de CLSA. Contrairement aux robots déjà installés dans les usines et programmés pour répéter les mêmes mouvements dans un environnement stabilisé avec des pièces installées à des endroits définis, ces engins sont capables de "fouiller", grâce à une vision en 3D, dans un bac en désordre pour retrouver le com­posant dont ils ont besoin. À mesure que le robot prélève le composant, avec succès ou non, il affine sa perception de sa forme et de la manière dont il l’a collecté afin d’améliorer progressivement son effica­cité et son taux de réussite. Un robot Fanuc peut ainsi apprendre seul une nouvelle tâche en huit heures. Organisées en réseau, ces machines échangent leurs retours d’expériences en direct et peuvent considé­rablement réduire leur phase d’apprentissage sans grande intervention humaine.
Du fait de ces progrès, Fanuc a largement robotisé ses propres lignes d’assemblage de robots. "Ses usines sont totalement automatisées avec très peu d’employés, qui ont conservé essentiellement des fonctions de supervision", explique Alberto Moel de Bernstein Research. Son site de fabrication de servomoteurs, dans la préfecture de Tochigi, est ainsi animé par 1.200 robots et 200 humains.

Pointant son avance technologique dans un cycle industriel positif pendant lequel les usines occiden­tales renouvellent leurs équipements et l’immense appétit de machines des groupes chinois inquiets de la hausse du coût du travail dans leurs ateliers, Fanuc anticipe une poussée de 6% de ses ventes sur l’an­née fiscale en cours. Il vient d’ailleurs d’annoncer la construction d’une nouvelle usine de production de robots industriels à Ibaraki. Le site qui ouvrira en 2018 pourra, à terme, assembler 4.000 robots de nouvelle génération par mois.  

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