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Une population très active

Les entreprises viennent s’améliorer au Japon

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Sous-productivité

"J’ai travaillé dans plusieurs organisations et dans plusieurs pays. Et j’envie n’importe quel patron de n’importe quelle entreprise japonaise. Quand vous dirigez une entreprise qui n’est pas japo­naise, vous comprenez à quel point en diriger une japonaise est une chance. Il y a quelque chose de très particulier au Japon : un lien entre tous les employés d’une entreprise qui suivent à la minute près un patron qui a un but en tête. Ce sentiment de loyauté est très fort et très difficile à reproduire ailleurs. Si le Japon est aussi impressionnant, c’est en raison de cette qualité unique" : ainsi s’expri­mait Carlos Ghosn lors du dernier forum Wall Street Journal. Les Japonais ne sont pas les plus populaires des travailleurs. La sous-productivité des Japonais dans les secteurs tournés uniquement vers le marché intérieur a été commentée par tous les consultants de la planète. Et parmi les direc­teurs de ressources humaines des multinationales, les jeunes diplômés japonais n’ont pas la cote. Mais ces réalités masquent une autre donnée : le dévouement des employés envers leur entreprise et leur assiduité à remplir la tâche assignée. Ce trait n’a pas été remis en cause. "Avant mon stage d’étudiant chez Fujitsu au Japon, je pensais que je travaillais. C’est là que j’ai compris ce qu’était le travail" se souvenait récemment Larry Ellisson, le mythique fondateur du géant des services informa­tiques Oracle, lors d’une conférence organisée par Rakuten. Que l’on entre dans une boutique, dans une usine, dans un train ou un bar de l’Archipel, tout le monde semble à la recherche de la perfec­tion. "Nos enseignes Brioche Dorée sont tenues au cordeau au Japon" raconte François-Xavier Colas, qui dirige depuis Tokyo l’expansion du groupe Le Duff en Asie. "Le Japon est devenu une réfé­rence pour notre développement en Asie. Grâce à notre expérience ici nous avons relevé le niveau de l’offre dans toute la région. On vient apprendre au Japon", souligne-t-il. Une ancienne cadre dirigeante de McDonald’s se rappelle avec amusement : "il y a une chose qui m’a toujours frappée au Japon : c’est le seul pays où les Big Mac confectionnés dans les restaurants correspondent trait pour trait avec ceux sur les photographies des publicités !"

Ce souci de la perfection est partagé à tous les niveaux de la société. Il a contaminé les cadres. Le retard n’est pas toléré. Celui qui se contente de l’à-peu-près aura une carrière très courte dans une entreprise. La durée "légale" du travail n’a souvent qu’une valeur indicative, tordue à merci pour satisfaire les besoins des clients, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Cette loyauté peut enfin s’observer dans l’entreprise comme dans l’administration, comme en témoigne chaque soir le nombre impressionnant de fenêtres allu­mées tard la nuit dans Kasumigaseki, le quartier des ministères.

Un trait vital

Ce trait rachète bien des défauts. Si le Japon ne fait pas la course en tête dans beaucoup d’indus­tries de pointe, les entreprises du cru sont des gi­sements de main-d’œuvre dévouée, ultra-formée, mobilisable à merci. Le directeur de l’antenne japonaise d’un grand groupe industriel français témoigne : "nous avons discrètement racheté de petites sociétés technologiques au Japon car elles sont aux mains d’employés sérieux, fidèles, avec une vision de long terme. Leurs concurrentes amé­ricaines sont très performantes, mais les racheter nous coûterait beaucoup plus cher, avec le risque que les meilleurs employés claquent la porte du jour au lendemain".

Ce tissu humain fait l’admiration des investisseurs étrangers au Japon. Il est la véritable richesse de ce pays. C’est ce capital que Carlos Tavares a fait fruc­tifier. Le redresseur de Peugeot s’est appuyé sur son expérience au Japon lorsqu’il a repris la marque au lion en 2014. "Observer un décalage avec mon ex­périence précédente me donne la capacité d’identi­fier des marges de manœuvre" : ainsi s’exprimait-il au salon de l’automobile de Genève la même an­née. L’ancien bras droit de l’"autre Carlos", Ghosn celui-ci, se référait à son passage chez Renault-Nis­san, au contact de l’excellent outil industriel japo­nais. Christophe Prévost, qui représente le groupe PSA dans l’Archipel, raconte : "nous avons com­pris quelle était la force des Japonais au contact de Toyota dans notre usine commune en Tchéquie. Ils ont des procédés remarquables. Ils sont capables d’atteindre un niveau optimum de qualité pour du haut de gamme mais aussi pour du bas de gamme, ce avec une régularité de métronome. Une autre force des constructeurs japonais est qu’ils pensent très en amont. C’est comme cela que nous avons produit la 3008."

Ali Ordoobadi vient de reprendre les rênes de Valeo au Japon après avoir dirigé l’équipementier japo­nais Ichikoh pendant des années. Il souligne à son tour l’importance du capital humain dans l’indus­trie japonaise. "L’industrie automobile du Japon est encore aux mains des artisans. Elle repose en­core sur une multitude de minuscules entreprises ultraspécialisées qui ajoutent à tour de rôle une parcelle de valeur ajoutée. Et elles sont soumises à un contrôle qualité qui demeure le meilleur au monde".

Un tel régime est-il spécifiquement japonais, ou a-t-il vocation universelle ? "Ce sont des procédures très difficiles à suivre, mais elles sont tellement bien codifiées qu’elles peuvent s’appliquer dans le monde entier. Plus que le produit, plus que les personnes, c’est le processus qui compte. Il peut être mis en place en Indonésie, en Malaisie, en France...", décrypte-t-il. Seul problème : "avec le vieillissement de la population, beaucoup de ces pépites ne trouvent pas de successeur et elles risquent de fermer", se lamente-t-il. Il n’y a de richesses que d’hommes.

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