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Tokyo, toujours-futur centre financier

La ville fait des efforts. Mais les questions à régler sont à l'échelon national.

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Déjà vu

Tokyo remet ça. La plus grande ville du monde veut redevenir un centre de la finance mondiale. "Nous devons travailler comme si c’était notre dernière chance", a expliqué Yuriko Koike en novembre. La gouverneure préside une commission ad hoc et tient depuis neuf mois des consultations avec acteurs japonais et étrangers du secteur. Elle a sollicité huit institutions étrangères sur les 179 actives au Japon. Au menu : baisse de la fiscalité locale, développement de ressources humaines appropriées, adaptation du contexte japonais aux étrangers (staff anglophone dans les hôpitaux, écoles internationales, etc.) ... Yuriko Koike a raison de sonner le tocsin. Tandis que le secteur bancaire nippon pansait ses plaies après la débâcle des années 90, Hong Kong et Singapour s’affirmaient comme d’authentiques places globales. Tokyo a perdu de sa grandeur. Signe de la glissade : CLSA ne tiendra plus son forum annuel d’investisseurs au Grand Hyatt.

Le contexte général est favorable. Depuis deux ans le très pugnace Nobuchika Mori, Commissaire de l’Agence des Services financiers (FSA), modernise le secteur à la baguette. Il pointe du doigt l’apathie des acteurs locaux et les a obligés à adopter un "code de conduite" soucieux des intérêts des clients ; pour les étrangers, il a mis en place un Financial policies monitor, forum qui leur permet d’exprimer leurs doléances. "La FSA veut favoriser le dia logue avec les opérateurs", reconnaît Nicolas Sauvage, président du comité "Gestion d’actifs" de l’European Business Council. "La réglementation est devenue plus claire, et les inspections mieux encadrées. Les étrangers sont mieux reçus", abonde un vétéran.

D’autre part, les acteurs financiers japonais veulent bénéficier des excellents services de gestion d’actifs des acteurs étrangers, et accueillent (en tant que fournisseurs) ces derniers à bras ouverts. "Les produits japonais actuels sont risqués et s’adressent à la part la plus aisée de la clientèle. Nous avons une offre moins risquée qui permet de faire fructifier l’épargne nippone quand les produits japonais ne permettent que de la gérer", avance le cadre d’un fond étranger. Pour eux, le Japon est un formidable marché d’avenir.

Cause perdue

Mais les efforts de la mairie ne feront pas de Tokyo un centre financier global comme Hong Kong ou Singapour. D’abord, parce qu’elle ne dispose pas des leviers pour s’attaquer au principal reproche que les acteurs étrangers font au Japon : sa fiscalité. "Ce qui compte, c’est le taux d’imposition sur ce que gagne un gérant de fonds. Pourquoi aller à Tokyo et payer 60% d’impôt quand Hong Kong ou Singapour, pour le même travail, me taxent à 16% ? La qualité de vie à Tokyo est sans égale ; mais si je gagne 5 millions de dollars et que je dois verser 4 millions d’impôts au Japon, contre 2 à Hong Kong, où pensez-vous que je vais habiter ?", explique le patron d’un important courtier. "Un consultant voulait organiser un séminaire sur l’attractivité financière de Tokyo, mais à une condition : qu’il n’y ait de la part de l’assistance aucune question sur la fiscalité !" ricane-t-il.

Mais il y a pire. Le Japon a étendu récemment son régime fiscal des successions (le plus élevé de l’OCDE à 55%) sur le patrimoine hors Japon des résidents étrangers de long terme, ce jusqu’à cinq ans après leur départ du pays. "Cela veut dire qu’un Anglais qui vit au Japon jusqu’en 2017 et possède un appartement à Londres devra attendre 2022 pour que cet actif sorte de l’orbite de la fiscalité japonaise" s’étrangle un financier. "Le Japon est le seul pays où je regrette la fiscalité française", s’amuse un expatrié du secteur. Et qu’on n’attende pas de compréhension du ministère de Finances : réduire la fiscalité des contribuables étrangers alors que les impôts augmentent pour toute la population locale ne passera pas politiquement. Comme plaisantait l’ex-ministre des Finances Emmanuel Macron : "C’est Cuba sans le soleil".

Le Japon n’a ni l’infrastructure humaine, ni la culture pour soutenir une activité financière globale. Rares sont les cadres anglophones capables d’évoluer dans un univers mondialisé, et le coût de la vie rebute les candidats étrangers (sur ce sujet, l'idée de la gouverneure de soutenir les formations à la finance est intéressante). Et les banques de fiducie japonaises, étape obligatoire pour gérer des fonds internationaux, sont aussi inexpérimentées sur le plan international qu’elles sont rodées sur le plan intérieur.

Reste l’attrait du Japon, colosse financier... intérieur. "Tokyo est une place importante pour son immense marché local, mais pas un centre offshore. L’anglais y est mal parlé, le papier est omniprésent, la politique d’attractivité pas assumée..." explique le représentant d’une grande banque étrangère. "Même les hedge funds spécialisés Japon ne travaillent pas du Japon".

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